Fondements

Les programmes ET sont fondés sur l’intégration de divers constats et considérations concernant la situation des jeunes aux prises avec des problèmes de santé mentale et la façon de les soutenir, dont les principaux sont résumés ci-dessous, accompagnés de références non exhaustives :

  • Les troubles mentaux représentent une proportion très significative du fardeau de santé chez les individus âgés entre 15 et 24 ans (Patel, Flisher, Hetrick, & McGorry, 2007).
  • L’aggravation des symptômes de la maladie mentale, les premiers épisodes de soins intensifs en psychiatrie et la tombée des diagnostics représentent un choc important et constituent des sources de stress et de détresse considérables pour les individus affectés et leur entourage (Bertelsen et al., 2008; Gleeson et al., 2010; Lenior et al., 2001; McGorry et al., 2008). La perturbation des relations et réseaux familiaux et amicaux, ainsi que l’abandon des activités académiques ou professionnelles sont fréquents suite à ces étapes «choc» et sont associés à une détérioration, voire à une cristallisation, des symptômes et dysfonctions (Lenior et al., 2001; McGorry et al., 2008).
  • Les individus hospitalisés pour cause d’un trouble mental vivent communément une période de vulnérabilité accrue lors de leur transition vers les ressources de la communauté et il est reconnu que la continuité des services suite aux traitements hospitaliers favorise leur adaptation (Embry, Vander Stoep, Evens, Ryan, & Pollock, 2000; Forchuck, Martin, Chan, & Jensen, 2005; Greenberg & Rosenheck, 2005; Reynolds et al., 2004).
  • Les symptômes de la maladie mentale et la fréquentation intensive ou prolongée des services de soins précarise la sensible transition de l’enfance vers l’âge adulte, entre autres en limitant les opportunités d’exploration et d’expérimentation auxquelles les jeunes ont accès et en les isolant du soutien nécessaire au succès de cette sensible transition (Davis & Vander Stoep, 1997; Vander Stoep et al., 2000).
  • L’organisation habituelle des services de santé et des services sociaux en un système pédiatrique et un système pour adultes distincts impose des ruptures de services concordant avec une période de grande instabilité et fragilité ainsi que des modalités thérapeutiques peu adaptées aux dynamiques et besoins particuliers des adolescents et des jeunes adultes.
  • Les adolescents et les jeunes adultes sont moins enclins que les individus plus âgés à chercher de l’aide auprès de professionnels de la santé lorsqu’ils éprouvent de la détresse psychologique et les jeunes ayant connu une période d’hospitalisation ou ayant reçu de multiples traitements en raison de leurs difficultés psychiatriques sont souvent réfractaires à recevoir de nouveaux services des instances thérapeutiques conventionnelles (James, 2007; Lamb, 2009; Substance Abuse and Mental Health Services Administration, 2006; Sweeney, 2009; Twardzicki, 2008).
  • La plupart des modèles actuels de traitement des maladies mentales visent ultimement la réintégration dans la communauté et les approches d’intervention axées sur la réadaptation et le rétablissement personnel sont donc les plus fortement prônées. Celles-ci visent le développement des habiletés personnelles et du soutien environnemental et ont pour fondements philosophiques la conception holistique de l’humain, la confiance en les capacités de chaque personne à mobiliser son propre potentiel adaptatif moyennant l’organisation d’un contexte adéquat, ainsi que l’importance de l’engagement actif du sujet dans sa démarche d’adaptation (Anthony, 1993; Anthony, Cohen, Farkas, & Gagné, 2002; Bachrach, 1996; Kirby & Keon, 2006).
  • Les interventions par l’art font l’objet d’un intérêt croissant dans le domaine de la réadaptation psychiatrique et sont même officiellement promues par les agences nationales de certains pays, comme l’Angleterre (Crawford & Patterson, 2007; Hacking, Secker, Spandler, Kent, & Shenton, 2008; Leckey, 2011; Patterson, Dabate, Anju, Waller, & Crawford, 2011). Les activités créatives sont en effet de plus en plus reconnues comme ayant des impacts positifs mesurables sur le bien-être et la santé physique et mentale des individus qui s’y adonnent et des données probantes émergent pour appuyer l’efficacité des programmes d’intervention à caractère artistique destinés aux individus souffrant de problèmes de santé mentale (Argyle & Bolton, 2005; Bunguay & Clift, 2010; O’Neil, 2010; Pratt, 2004; Ruiz, 2004; Van Lith et al., 2011; Twardzicki, 2008). Les arts créatifs sont par ailleurs considérés comme des médiums attrayants et accessibles, entre autres pour des individus souffrant de difficultés importantes (Goodman et al., 2009; Heenan, 2006; Kozlowska & Hanney, 2001; Snow et al., 2003; Twardzicki, 2008).

 

Objectifs transversaux

 
Chaque programme niché sous ET vise des objectifs spécifiques propres, mais tous partagent les objectifs suivants :

  • Favoriser le mieux-être de jeunes aux prises avec des problèmes de santé mentale
  • Favoriser l’adaptation psychosociale de jeunes aux prises avec des problèmes de santé mentale
  • Diminuer la stigmatisation de jeunes aux prises avec des problèmes de santé mentale

 

Principes d’intervention et composantes essentielles

 
Si les différents programmes ET se distinguent par leur format et modalités précis, ils partagent tous certains principes et composantes essentiels, décrits ci-dessous :
 

Expérience collective

 
L’expérience collective est centrale aux programmes ET, qui reposent sur le postulat que l’intégration sociale est un moteur crucial du mieux-être, de l’adaptation et de la déstigmatisation. Ainsi, tous les programmes ET préconisent la modalité de groupe et impliquent la réalisation d’un projet collectif. Le sentiment d’appartenance, le soutien par les pairs et la collaboration sont activement encouragés par les différentes expériences proposées.
 

Hétérogénéité des groupes

 
Les programmes ET ciblent des jeunes de 14 à 25 ans, d’une part dans le but de pallier la
rupture de services survenant fréquemment au moment du passage de l’adolescence à l’âge adulte et, d’autre part en raison du constat de plus en plus reconnu que les adolescents et les jeunes adultes partagent de nombreux besoins et caractéristiques (Arnett, 2000).
Par ailleurs, poursuivant des objectifs communs à l’ensemble des personnes aux prises avec des problèmes de santé mentale et misant sur le développement de leurs forces plutôt que sur la réduction de symptômes ou déficits spécifiques, les programmes ET desservent des groupes de jeunes présentant des troubles mentaux variés.
Enfin, les groupes de participants aux programmes ET incluent toujours une proportion de jeunes ne présentant pas de problème de santé mentale ou d’adaptation significatif. La composition mixte des groupes permet aux jeunes aux prises avec un problème de santé mentale d’évoluer aux côtés de pairs au fonctionnement plus normatif et ce, sans être d’emblée identifiés comme souffrant d’une psychopathologie, la condition psychiatrique de chaque participant n’étant pas divulguée par les responsables cliniques aux autres membres du groupe ni aux animateurs des ateliers. La mixité des groupes permet également aux jeunes ne présentant pas de psychopathologie de côtoyer de près des pairs qui en souffrent et à modifier conséquemment leurs perceptions et attitudes à l’égard des problèmes de santé mentale (Twardzicki, 2008; Heenan, 2006; Institute of Public Policy Research, 2003).
 

Contexte normalisant et stimulant

 
Les programmes ET ne recourent pas aux outils traditionnels des approches psychothérapeutiques et sont généralement animés par des artistes non-cliniciens, spécialistes du médium créatif mis de l’avant (ex. percussionnistes professionnels dans le cas d’ateliers musicaux). Ils sont par ailleurs le plus souvent livrés hors des établissements de soins, soient dans des locaux communautaires (ex. YWCA) ou rattachés à des centres artistiques (ex. conservatoire de musique de Montréal). Les programmes sont enfin offerts le soir ou la fin de semaine de sorte à interférer le moins possible avec l’engagement dans des activités scolaires ou professionnelles. L’ensemble de ces considérations offre aux participants la possibilité de vivre une expérience «normalisante», qui tienne compte de leur sensibilité particulière à la stigmatisation et de leur désir de se dissocier des structures de soins conventionnelles. Ce contexte stimulant les invite également à découvrir, acquérir et valoriser des habiletés puisqu’il met en lumière le potentiel de chacun plutôt que ses difficultés. Il a été suggéré que de telles expériences de normalisation et de réussite sont notamment susceptibles d’améliorer la perception de soi et le fonctionnement quotidien des participants, en plus de favoriser leur adhésion aux programmes (Archambault et al., 2012; 2014; Heenan, 2006; Macnaughton et al., 2005; Webster, Clare, & Collier, 2005; White, 2004).
 

Espace protégé

 
Malgré la valorisation du contexte normalisant des interventions, l’offre d’un environnement sécurisant constitue une composante essentielle des programmes ET, qui entend favoriser que les participants s’adonnent aux différentes expériences leur étant proposées avec le moins de risque possible et en tirent ainsi des bénéfices optimaux. Des efforts de sensibilisation et de modélisation sont donc consentis par l’ensemble des acteurs des programmes afin de faire régner au sein des ateliers un climat respectueux, dans lequel les participants peuvent se sentir libres et confiants d’être eux-mêmes, d’expérimenter et de se tromper, sans crainte d’être jugés. Par ailleurs, un accompagnement clinique adapté au contexte normalisant mis en place et modulé en fonction des besoins de chaque participant est systématiquement prévu. Celui-ci est assuré par la présence constante d’un intervenant professionnel ou en formation, qui offre du soutien direct aux participants en cours d’ateliers et entre ceux-ci au besoin. L’accompagnateur relaye également les informations cliniques pertinentes aux intervenants traitants des participants. Une psychiatre assure en outre la supervision clinique de l’ensemble des programmes de sorte que des interventions appropriées soient rapidement mises en place lorsque nécessaires.
 

Création et représentation

 
Les programmes ET emploient divers médiums de création comme principales modalités d’intervention et ce, dans la logique des approches «arts in health» ou «arts for health». Contrairement à l’art-thérapie, qui constitue une forme de psychothérapie recourant aux médias artistiques pour faciliter l’élaboration et l’expression des pensées et affects (Association des Arts-thérapeutes du Québec ; Collie, Bottorff, Long, & Conati, 2006), ces approches conçoivent le processus de création artistique comme recelant en soi d’un potentiel thérapeutique (Argyle et Bolton 2005 ; Broderick, 2011 ; Collie et al., 2006; Heenan, 2006; Macnaughton, White, & Stacy, 2005; Van Lith, Fenner, & Schofield, 2011).

La création d’une œuvre collective et le partage de cette réalisation avec des individus extérieurs (ex. représentation de spectacle, vernissage) sont des caractéristiques centrales aux programmes ET, la plus-value thérapeutique de telles composantes ayant été suggérée. Par exemple, la création d’une production artistique tangible a été associée au développement d’un sentiment de maîtrise et d’accomplissement accru par rapport à la pratique artistique sans finalité (Argyle & Bolton, 2005; Heenan, 2006; Lloyd et al., 2007; Snow et al., 2003; Tate & Longo, 2002). La représentation d’une œuvre devant public semble pour sa part avoir le potentiel de catalyser l’amélioration de la perception de soi et la réduction de la stigmatisation des participants en favorisant leur propre réalisation de leurs accomplissements et en permettant à leurs familles, amis et aux membres de la communauté de constater ces mêmes accomplissements (Snow et al., 2003; Spandler et al., 2007; Stickley et al., 2007). Lorsque collective, la production d’une œuvre artistique et sa représentation seraient en outre susceptibles d’entrainer des gains supplémentaires au niveau social, entre autres en accroissement la cohésion de groupe et en suscitant le développement d’habiletés de coopération (Archambault et al., 2014).
 

Recherche

 
Dès les premières étapes de mise en œuvre -souvent même de création- des programmes ET, une démarche de recherche collaborative leur est systématiquement associée afin d’en évaluer la sécurité, la pertinence et l’efficacité et d’en soutenir l’amélioration, la pérennisation et la diffusion. L’éthique, la rigueur scientifique, la collaboration symétrique avec les partenaires, dont les participants aux programmes, et la centration sur l’utilité concrète des résultats sont des principes guidant les activités de recherche réalisées dans le cadre d’ET.
 

Captation vidéo

 
Les programmes ET font généralement l’objet de la production de documents audiovisuels, qui visent entre autres à imager les processus en jeux et à offrir aux participants la possibilité d’appréhender nouvellement leur expérience avec une certaine distance. Une projection privée des vidéos réalisés est habituellement organisée à la fin de chaque session de programme et les participants s’en voient remettre une copie personnelle, qu’ils peuvent ensuite diffuser et revisionner à leur guise. Il est postulé que ce recours au vidéo peut contribuer à modifier positivement la perception de soi des participants aux programmes ET, de même que le regard que leur entourage porte sur eux.

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